TH PROFIT

La réussite et l'arrivisme sont des thèmes que chacun évite d'aborder de front, ils répondent pourtant aux besoins d'un camouflage stratégique, ceci est essentiellement du au fait que le terrain social est miné de consensus éthique. Cet état des choses est le résultat d'un héritage schizophrénique des trois dernières décennies, dans l'ordre : utopie, libéralisme et virtuel...

A la question de la réussite, Thierry Théolier répond par une création in situ et multimédia. Dès lors il engage une stratégie d'infiltration des réseaux et plus particulièrement de ceux de l'art et des média. Le corps et la conscience étant considérés selon l'artiste comme des média au même titre que les nouvelles technologies, ils deviendront ses outils de prédilection. Il propose une oeuvre mi-réelle / mi-virtuelle intitulée FACE OFF et composée d'une part d'un personnage médiatique réel, THTH, et d'autre part d'un portait vidéo réalisé à base d'échantillons d'une photo de l'acteur Jim Profit (personnage principal de la série américaine culte " Profit ") hybridé à l'aide d'un logiciel de morphing avec la photo personnelle de Thierry Théolier. Cette création pose des questions sur l'aliénation du jeu social et sur les failles d'un réseau...


L'histoire de "Profit", dont s'inspire entre autres la création de Théolier, est celle d'un jeune yuppie qui décide de prendre le pouvoir dans une multinationale. Son but étant la destruction systématique de ses collègues, il va user des plans machiavéliques les plus complexes afin d' effacer les éléments qui contrarient son ascension. Avec ce personnage nous sommes manifestement en face de la perversion élevée au rang d'art majeur, les créateurs de la série renvoient aux téléspectateurs une image magnifiée du machiavélisme. Le manque d'audience et l'arrêt définitif de la série au bout de sept épisodes démontrent que le thème a mis les Américains mal à l'aise : cette série explore en effet les mythes fondateurs de cette Amérique que sont la réussite individuelle, l'argent, le pouvoir et la famille (le héros tue son père et couche avec sa belle-mère dès le premier épisode), mythes qu'elle passe à la moulinette en les exposant dans toute leur cruauté. Thierry Théolier choisit de détourner la " figure " de ce personnage afin de mieux poser cette question : la réussite d'un artiste est-elle due plutôt à son talent de plasticien (net-art compris) qu'à ses capacités relationnelles et technologiques à se glisser dans un réseau de diffusion ? ou peut-être bien encore à toutes ces données à la fois ? et si c'est le cas, l'ouvre en tant qu'objet d'art réel ou virtuel - le réseau de l'art étant étendu depuis longtemps au net art donc sur le web - n'est elle pas épuisée définitivementpar un art de l'infiltration comme le pratiquent les hackers et autres " pirates de l'art " ?

Thierry Théolier tente de répondre à cette question en donnant naissance à un personnage médiatique surnommé THTH. Et, parallèlement, il crée un (auto)portrait "TH PROFIT" à partir des échantillons d'une photo de l'acteur de Profit et d'une photo personnelle. A l'aide d'un logiciel de morphing, l'artiste élabore un visage intermédiaire : véritable porte conscience à ses démarches de pirate, politiquement incorrect mais courtisé et séducteur. Son personnage labellisé par les médias et désigné par eux comme " l'artiste sans oeuvre " ou " le pirate de l'art ", joue un jeu de rôle et d'infiltration au sein de ces media pour atteindre le réseau de l'art. En incarnant globalement une attitude stratégique de self-promotion accompagnée d'un alibi, l'art, il utilise comme prétexte à un travail de parasitage un tampon-media assénant " Approved by Alibi-Art ". L'application de ce tampon agit tel un virus qui va s'incruster dans différents supports comme les flyers ou les affichages urbains. Plus encore, THTH va multiplier ses interventions en s'infiltrant également sur des listes de diffusion via le web.En présentant aux médias sa fonction de censeur médiatique , il leur propose un miroir flatteur qui, très vite, produit les fruits de la séduction tandis que sa propre médiatisation attire à lui un autre réseau, celui de l'art ; réseau qui a également besoin d'un médiateur, sorte de booster-émulateur des relations publiques.


Pour ce jeu de rôle, Thierry Théolier incarne son propre booster médiatique à force de présence et de relations publiques, celles qui lui permettront de s'introduire tel un virus dans le réseau des médias (presse écrite : Technikart, Elle, Aden, Nova, Libération, Inrockuptibles et télévisions : Canal +, Canal Jimmy, FR 2), il s'agira également d'intégrer des expositions (Oh ! les beaux jours !, Wonderland T.V.) et surtout le réseau on-line (exposition globale permanente). Pour se lancer, il ira jusqu'à organiser des partouzes auxquelles participent, entre autres, des journalistes et des artistes. C'est en jouant en somme un jeu de rôle dangereux - n'est-ce pas là un terrain de jeu glissant ? - qu'il décide d'ouvrer in situ, réellement, en jouant du personnage THTH pour démonter un système : c'est " Le mal par le mal ", la même stratégie qu'avait choisie Lorenzaccio, le personnage d'Alfred de Musset, c'est-à-dire d'utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins. Il a choisi de projeter sur son travail et sur sa personne la mise en abîme jusqu'à son paroxysme de la logique d'un système et de ses mécanismes. Ce travail peut être critiqué par sa suffisance, jugé pervers ou manipulateur notamment par les acteurs homologués du " vrai " système de l'art et sans doute auront-ils raison. Cependant derrière ce simulacre se cache une réalité du monde de l'art que celui-ci évite soigneusement d'exposer : le fait d'être un système comme n'importe quel autre, comme le système de la politique entre autres. Le travail de cet artiste est sans nul doute ambigu, paradoxal voire borderline. Néanmoins s'y décèle une puissante volonté de Rédemption et de démystification. En examinant de plus près son travail et en dépassant les leurres sémantiques à la mode (la psychologie, la technologie, les médias, le net art etc.), nous réalisons que l'activité artistique de Thierry Théolier tourne autour de l'émancipation d'une âme en lutte avec un système. L'art se subsistant à la vie, l'avatar se substitut à l'artiste dans ses démarches, la boucle est bouclée, le système est parfait. Dans cette figure, l'artiste se décharge sur un " porte-conscience-oeuvre " comme l'avait imaginé Oscar Wilde pour " Le portait de Dorian Gray "

Serge Balasky /10.03.00.

Description Slideshow Thumbnails Videos Fermer
  • TH PROFIT
  • TH PROFIT
  • TH PROFIT